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Samedi 22 septembre 2018

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Yves Lescure


Yves Lescure est Directeur général de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation


De la mémoire

La notion de mémoire requiert une attention d’autant plus actuelle que depuis quelques années elle est fréquemment évoquée, voire revendiquée.

Dans ce que l’on pourrait appeler « ce contexte d’inflation mémorielle », la mémoire de la déportation et des crimes et génocides nazis a-t-elle un rôle particulier et lequel ?

Le premier groupe de facteurs à examiner pour répondre à cette question concerne le milieu dans lequel s’exerce l’action de mémoire, c’est à dire la société où nous évoluons.

Tout indique que cette société est en panne d’avenir : parcours professionnels brouillés par les notions de flexibilité, de fluidité ou de mobilité ; perspectives économiques échappant aux meilleurs analystes, comme l’a montré la brutalité de la crise; perspectives climatiques ou écologiques angoissantes entretenues par les prophètes du catastrophisme, perspectives énergétiques, politiques, démographiques, bref une opacité assez générale.

Lorsque l’avenir est indéchiffrable, individus, collectivités et communautés humaines se tournent alors naturellement vers le passé pour se donner des raisons de vivre. Ils sont généralement en quête de repères identitaires et en ressortent décidés soit à régler des comptes avec ce passé, soit à le restaurer.

Ce regard constant vers le passé est l’un des pièges que la mémoire doit s’employer à déjouer pour ne pas se laisser enfermer dans une obsession mortifère du passé, sans perspective libératrice. La mémoire doit être créatrice d’espoir, non de désespoir.

Le second groupe de facteurs concerne la fonction de la mémoire de la déportation et des crimes nazis dans la société. Entre le milieu des années soixante où s’est opérée une prise de conscience de la nécessité d’une pédagogie de la mémoire et aujourd’hui, bien des choses ont changé. Du silence au refus « de savoir et de faire savoir » de l’après guerre, on est passé en quelques années à une sorte d’inflation mémorielle qui donne davantage le sentiment d’un trop plein de mémoire que d’un risque d’oubli. Or de ce trop plein mémoriel, la réflexion est la plupart du temps absente. Le devoir de mémoire, appelé sur le mode incantatoire, occulte le problème de fond de l’analyse et de la compréhension des phénomènes dont dépend l’appropriation de cette mémoire. Sans compter que son instrumentalisation politique et idéologique ajoute à la difficulté.

Le troisième groupe de facteurs concerne la transmission à l’école et par l’école, formulée comme une évidence, mais qui se heurte à la difficulté d’un sujet qui n’est pas seulement historique mais aussi anthropologique. Transmettre cette mémoire comme un legs que les générations successives se repassent sans trop savoir qu’en faire, entraîne des dérives pédagogiques, telles que la sacralisation d’un événement qui n’a rien de sacré ou la ritualisation de son rappel. Or ni cette mémoire ni les leçons qu’elle contient ne peuvent se réduire à un exercice rituel. Il importe au contraire de construire quelque chose auquel donner du sens, au-delà de la simple moralisation de l’histoire.

L’enseignement de la déportation et des génocides soulève des difficultés didactiques et des problèmes de compréhension, de signification et de contenu.

Première difficulté: l’histoire national-socialisme s’inscrit en « négatif » de la notion d’Etat de droit. Cette négativité apparaît incontournable pour l’orientation conceptuelle du présent. Plus on avance dans la criminalité nazie, plus on a conscience de se trouver face à un contre-modèle, une sorte de « trou noir » où tout disparaît. Dans quelle mesure peut-on faire de ce sujet l’objet d’un enseignement généralisé à grande échelle ? Le risque est grand d’une perte irrémédiable de confiance dans le monde. La société peut-elle assumer l’enseignement d’une vérité qui atteste à ce point de l’effondrement de ses propres valeurs ?

Pédagogiquement, il y a bien une façon de contourner l’obstacle. Elle consiste à en pondérer la négativité en faisant valoir en contrepoint les valeurs positives de la résistance et des marques de solidarité qui se sont manifestées dans l’univers concentrationnaire. Sur le plan éducatif cette approche n’aboutit cependant qu’à la réaffirmation d’une vérité du genre « en tout homme il y a le meilleur et le pire ». Le détour par le nazisme n’est pas vraiment nécessaire pour en administrer la preuve. Cette approche appelle donc de sérieuses réserves quant à son efficacité pédagogique.

Il ne s’agit pas de dévaloriser la Résistance et son importance éducative. C’est bien par ce biais là qu’il faut enseigner le principe du libre arbitre du sujet et du combat pour la liberté. Mais il faut éviter le mélange des registres. L’événement nazisme n’aurait rien ajouté de plus à ce qu’on savait déjà de l’homme et de la société.

Or quelque chose de fondamental s’est produit là. Quelque chose qui a délibérément porté atteinte à une sphère profonde de la solidarité, entre tout ce qui porte visage humain.

Qu’est-ce que ces événements ont apporté de plus à nos connaissances transmissibles ? Comment ce savoir va-t-il affecter nos autres connaissances, nos traditions de pensée et nos normes de comportement. Simple ajout, ou choc aux effets imprévisibles, voire pervers ? Comment prévoir et mesurer les effets d’un tel enseignement auprès d’une jeunesse en voie d’acquisition de connaissance et de modes de socialisation? Sur ces questions nous ne savons pas grand-chose.

En pédagogie plus qu’ailleurs, il faut se garder de jouer les apprentis sorciers. Sauf à condamner les élèves à adopter une posture de prostration et d’effroi devant les voies impénétrables du mal ou de les laisser captifs de la seule émotion qui ne produit ni connaissance ni sens. Et que dire des qualificatifs d’inimaginable, d’irreprésentable, d’innommable, d’indicible, affirmées comme des dogmes qui finissent par faire l’impasse sur la réflexion, sans parler de la légitimité de la question du pourquoi, rejetée par certains comme pure obscénité qui aboutit à faire des événements de purs objets métaphysiques.

Il en résulte un pathos linguistique, de recherches d’appellation diverses pour nommer l’innommable, mais qui aboutit à extraire crimes et génocides de tout espace de discussion, de compréhension et d’explication rationnelle.

Toute cette rhétorique ne vise qu’à culpabiliser l’intelligence dès lors qu’elle s’efforce de comprendre, reprenant la vieille stratégie de l’obscurantisme religieux, condamnant Galilée parce qu’il avait affirmé que la terre tournait.

Nous vivons toujours dans des cadres et des contextes de vie qui ont rendu possible le national-socialisme. Ce constat tend à être occulté par certaines représentations qui font de l’extermination des juifs et de la déportation les figures d’un mal absolu qui aurait frappé l’humanité de l’extérieur.

La difficulté d’éduquer sur cette page d’histoire ne tient ni aux effets dévastateurs du savoir que l’événement porte, ni à sa singularité (déclarée radicale et absolue s’agissant de la « Shoah »), thèse contestée et contestable du point de vue historiographique mais crédo des tenants d’une déshistorisation du génocide, mais à la difficulté de penser pour nous-mêmes ce déchaînement extrême, hors limite, d’éléments, pourtant inhérents aux formes et aux contenus des rapports sociaux qui régissent le fonctionnement normal de nos sociétés normales.

Vu sous cet angle les questions pédagogiques demanderaient à être repensées. Le problème de l’appropriation du passé à laquelle nous incite l’Histoire, se dédouble d’un second problème plus complexe, qui est celui du retour au présent. Cette période historique doit-elle être brandie comme un épouvantail pour rappeler à la norme sociale, politique et éthique, ou permet-elle d’interroger la normalité et d’en faire le procès ? Ce qui transforme la perspective pédagogique du tout au tout.

La négativité paralysante du sujet devient l’occasion d’une critique positive du présent. Le sujet cesse de terroriser et fasciner pour devenir un test historique visant à dé normaliser ce qui a été intégré dans la conscience individuelle et collective et dans notre sociabilité, comme normal ou relevant du normal.

On peut objecter que le risque serait alors grand de banaliser, voire de relativiser l’horreur absolue.

C’est oublier que la banalité du mal qui fut au cœur de la criminalité nazie, n’énonce nullement que le mal est banal, mais que le banal peut être la source du mal. Pédagogiquement parlant, cela revient à développer une réflexion sur les rapports d’opposition et de complicité qu’entretiennent normalité et anormalité.

Si le détour par la mémoire de la déportation et des génocides aboutit à restaurer une critique vivante de notre société, alors sans doute aura-t-il été positif.


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