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Lundi 16 juillet 2018

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Territoire & Imaginaire

Le livre des 33.000 mots
par Jean-Claude Grosse

Ardèche méridionale, grotte Chauvet, vallée de la Drobie, sentier des Lauzes 16 et 17 octobre 2009 association d’auteurs de théâtre

Associer réellement 33 EAT, c’est ce qu’a réalisé Roger Lombardot, les 16 et 17 octobre 2009, autour de la grotte Chauvet, de l’art pariétal des origines et des paysages de l’Ardèche méridionale.
A de EAT est devenu une réalité : 33 EAT vont écrire d’ici le 18 décembre 2009, 15° anniversaire de la découverte de la grotte, 1.000 mots pour les 33.000 ans des dessins d’artistes aurignaciens et les millions d’années des vallées, des monts et autres merveilles.
33 EAT réunis, ça fait du monde et c’est un bel échantillon d’humanité, de diversité, de parcours, de statuts, d’audience, de rayonnement, d’obscurité, de jeunesse, de maturité… Quand en plus, l’hôte trouve pour chaque EAT, dans la plaquette de présentation, une phrase de son œuvre pour l’épingler sous sa photo, on a là une attention à l’autre, un geste d’amour, à méditer, chers confrères et consoeurs, habitués des messages pour information de la liste et de la hors liste EAT. Cette empathie intime est la marque de l’écrivain, écho assourdissant aussi du bruit et de la fureur du monde, des vacations farcesques de l’histrion qui fait son tour dans l’arène et disparaît. (Emprunts non divulgués).
Le hasard des distributions à table, dans les chambres, le bus ou les voitures a rendu possibles quelques rencontres électives (Étienne croyait à l’amitié pour en finir avec les tyrannies, Michel croyait à l’amitié, une fois par siècle, et nous ?), quelques échanges sélectifs (polis, superficiels, sincères, sérieux, amusés…) entre 33 personnes réunies pour deux jours intenses, denses, dans ces paysages d’Ardèche à la préhistoire mouvementée, à l’histoire arrangée, au présent et à l’avenir incertains (sauf notre disparition individuelle, collective et d’espèce).
Entre les 33 EAT, j’ai ressenti du chaud, du froid, du clos, de l’ouvert, du solitaire, du solidaire, du spontané, du calculé, du retenu, du lâcher prise. J’ai vu une croqueuse de pommes, des grappilleurs de Clinton et autres cépages interdits, toujours présents sur les faïsses. une collectionneuse de bogues… Tout un jeu entre EAT, éminemment sympathique parce que sans enjeu de pouvoir, de prestige. Il s’agit seulement de se mettre chacun, chacune, et ensemble, au service d’un projet commun avec le meilleur de soi et de son écriture : dire, écrire ces paysages, ces habitants, ces dessins si vieux, trouvés par hasard, il y a 15 ans. Peut-il y avoir projet plus rassembleur, plus prometteur ? Les utopies généreuses bien que réalisables sont si rares.
Pour ma part, j’ai apprécié l’ambiance studieuse et ludique voulue par l’hôte et celles (personnes et associations) qui lui ont apporté aide et soutien. Ils ont souhaité, permis, favorisé un investissement sans dégâts matériels de leur territoire appelé à s’ouvrir à nos rêveries accueillies par des mots, des métaphores, des rythmes, des récits, des histoires, de la pensée. Territoire et imaginaire, tel est le titre du projet de Théâtre d’Aujourd’hui, installé à Laurac en Vivarais. C’est le local conjugué à l’universel, du concret ancré articulé à un envol possible de l’imaginaire.
Des auteurs de trois continents immergés pour deux jours dans un pays connu, défendu, interrogé par les organisateurs sont invités sans consignes à livrer en 1.000 mots, l’essentiel de leur pensée créatrice sur des œuvres et des paysages habités par la beauté.
Ce que j’ai le plus ressenti dans ces deux jours, c’est la légèreté. L’organisation soignée, l’accompagnement attentif et précis n’ont pas rendu perceptible le travail considérable en amont, l’énergie silencieuse et peu visible pendant, le coût de l’opération payée par des collectivités et institutions qu’il a fallu convaincre et qui ont fait confiance à l’hôte, à son équipe, à ce projet d’intérêt public : oser 33.000 mots sans complaisance pour haler, ailer demain en s’appuyant sur le meilleur du passé par dessus l’irresponsabilité d’aujourd’hui.
Merci à Roger Lombardot pour cette démonstration réussie d’intervention poétique dans le champ politique. Voilà un territoire plutôt isolé, assez loin des voies du déferlement même si cette Ardèche n’y échappe pas, qu’un poète irrigue, fertilise de ses lectures, créations, de son théâtre à domicile, de sa bibliothèque théâtrale, de ses interventions en collèges et lycées. 30 ans d’irrigation, de présence, ça finit par se savoir, par se remarquer, ça crée des publics, des réseaux d’amitié, de solidarité. Ajoutez à cette présence active et créatrice, la qualité indiscutable des projets parce que d’intérêt public (pour et avec lui, pour son édification, son élévation) et vous comprendrez pourquoi à Rosières, le 16 octobre en soirée, pour la partie officielle de cette rencontre, de nombreux élus, de nombreux habitants sont venus à la rencontre des 33 EAT. L’hôte a réussi à multiplier par 33 la fertilisation croisée. Les officiels ont su éviter langue de bois et langue de vent, parler avec sincérité, trouver les accents appropriés. Le buffet a permis un beau et long moment de convivialité partagée par 200 personnes.
Je crois qu’il y a à réfléchir sur cette rencontre. Elle montre que le poète peut convaincre des élus, subvertir juste ce qu’il faut (subvention et subversion : couple à manier avec habileté pour faire dévier, changer un peu, provoquer de petits écarts comme le clinamen épicurien, introduire un léger libre jeu dans les rouages). Associer, s’associer à d’autres donne du poids, de la crédibilité, un peu de pouvoir sans quoi on ne peut agir sur rien ; c’est un des bons usages possibles du champ politique.
Je suis sûr que d’autres initiatives d’association réelle, sur le terrain, sur des projets, naîtront de ces deux journées ou s’en inspireront. Je pense à ce qui sortira peut-être de la rencontre EAT Languedoc-Roussillon du 27 novembre 2009 : un défi collectif annuel (écrire à plusieurs sur ce dont ne parle pas le théâtre d’aujourd’hui, faire retour avec amour, sans complaisance sur des textes proposés à la lecture aimante). Je pense aux projets : Gabrielle Russier/Antigone (réalisé en 2008 à Hyères avec 7 auteurs, livre édité par Les Cahiers de l’Égaré, le 1° septembre 2009), Baïkal Méditerranée 2010-2011, Lettres à une mère 2010-2011, projets qui ont fait, feront appel à des EAT et à d’autres. Il ne s’agit là que d’aventures que je connais ou initie.
En tant qu’éditeur du livre des 33.000 mots, ayant déjà l’expérience de commandes collectives, je sais que nous ne serons pas déçus. Même s’il y a eu choix de chacun par l’hôte, le hasard de la composition des 33 EAT donnera un livre divers, ondoyant et contradictoire (emprunté à Michel Eyquem dit M.), un livre dans lequel les 33 textes composeront une œuvre ouverte. Sera intéressant le choix de l’ordre : alphabétique ? thématique ? par affinités ? par oppositions ? ... Un beau défi que nous relèverons pour surprendre auteurs et lecteurs.
Je souhaite que chacun des 33 EAT s’associe à la diffusion du livre. Car d’expérience, je sais que les auteurs sont les meilleurs défenseurs de leur travail.
À vous donc, chers confrères, consoeurs de proposer des formes inédites de circulation, de susciter des rencontres à retentissement intime, de prendre des initiatives venues du coeur.

Amitiés,
Jean-Claude Grosse
Les Cahiers de l’Égaré


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