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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Samedi 22 septembre 2018

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Cènes d'auteur
Elie Pressmann

Chaque mois, un auteur nous livre
une recette culinaire...

A chacun sa madeleine *
selon Elie Pressmann

Elie Pressmann est auteur dramatique




Ingrédients :

pour 20 personnes :
1 kilo de foies de volailles
1 kilo d’oignons
12 œufs de poule
100 gr de graisse d’oie
800 gr de cornichons à la russe **
5 pains bis au cumin de deux livres ***
2 à 8 bouteilles de vodka ****(selon l’heure et l’humeur)

Préparation :

« Si l’humour est la politesse du désespoir, l’oignon en est son alibi. »

Cette recette d’origine mittleuropéenne est très bon marché mais fait énormément pleurer. Je conseille aux âmes sensibles de passer directement à la rubrique suivante, mais ceux qui pourront surmonter l’épreuve auront les papilles gustatives heureusement récompensées.
Elle se compose de trois éléments de base et d’un agent liant :
2 protéines et 1 végétal donc diététiquement approuvée par le corps médical.
De plus elle a l’avantage d’être œcuménique puisque kascher, halal, apostolique et laïque, elle est recommandable et devrait même être obligatoire à tous les repas de négociations pour la paix dans les ambassades du monde entier et en particulier celles du Moyen-Orient.
Les oies du Capitole ont certes sauvé Rome des Gaulois en cacardant et en criaillant 360 ans avant J.C. mais depuis, sauvages ou domestiquées elles sont redevenues prosaïquement bêtes comme des oies, marchent d’un pas de sinistre mémoire ***** et font des cacas d’un jaune verdâtre gerbatoire. Leur seule et unique raison d’être, à présent que leurs plumes ne servent même plus à écrire, consiste à se faire farcir au moment des fêtes de fin d’année et à prodiguer leur graisse en toutes saisons, ce qui est notre propos. Revenons donc à nos oignons :
Éplucher un kilo d’oignons engendre une profonde mélancolie, voire tristesse, mais le drame ne fait que commencer car il faut débiter chaque bulbe en rondelles puis en cubes et c’est alors que les glandes lacrymales sont le plus sollicitées.
(conseil d’ami, ne jamais s’essuyer les yeux avec les doigts durant l’opération, mais vous pouvez auto-justifier ces écoulements en pensant à tous vos chers trop tôt disparus)
Laisser fondre dans une poêle 50 gr de graisse d’oie à feu doux, mettre les oignons sans les saisir. L’oignon ne doit au grand jamais roussir. Tourner sans arrêt à l’aide d’une cuillère en bois.
Dans une autre poêle, de l’autre main, dans les autres 50 gr de graisse d’oie, cuisiner vos foies séparément, saler (éventuellement avec vos larmes) poivrer, laisser dorer sans trop cuire.
Parallèlement, durcir vos œufs pas plus de 6 minutes. Plonger dans l’eau froide. Écaler.
La phase suivante consiste à la mixtion des trois éléments traités. Ne jamais utiliser de mixer cela conduirait à un appareil certes homogène mais dépourvu d’intérêt sensoriel et mémoriel. Le but de l’opération est d’obtenir une consistance légèrement granuleuse et provoquer ainsi une sensation particulièrement érogène entre langue et palais. Pour un résultat totalement satisfaisant, l’idéal est d’utiliser un moulin à viande (manuel ou électrique) sinon procéder au hachoir sur une planche (bruyant et fastidieux) jusqu’à l’obtention d’un magma marron clair que vous compacter dans le récipient de votre choix (terrine de terre de préférence) Poivrer, saler. Servir chambré.
Étaler sur une tranche de pain bis au cumin de 6 à 8 mm. d’épaisseur, une couche de 3 à 4 mm de votre produit.
Préparer un verre de vodka frappée.
Tenir d’une main la tartine et un cornichon russe de l’autre.
Croquer alternativement en commençant par la tartine.
Mâcher lentement jusqu’à l’obtention d’un bol alimentaire satisfaisant.
Fermer les yeux et concentrer toute son énergie pour cet instant fusionnel.
Quand l’émotion parvient à l’acmé extatique, déglutir puis avaler d’un trait le verre de vodka. Vous pouvez pleurer à nouveau mais tranquille et serein******.
Vous êtes en vie et venez de connaître ou reconnaître un rarissime moment.

++++++

*Foie haché aux oignons soit « Guéhaktè leyebè mit tzibélès » dans le texte.
**Le cornichon à la russe est plutôt un petit concombre qui macère six mois dans une saumure aigre-douce : cet oxymore de cucurbitacée, consommé par toutes les classes sociales a traversé l’histoire , d’Ivan le Terrible à nos jours en passant par la Grande Catherine, les mencheviks, le marxisme-léninisme et le révisionnisme capitalistique.
***Pour les Parisiens, on peut encore trouver ce type de pain dans deux boulangeries du marais : rue des Rosiers ou rue des Ecouffes .
****Il s’agit de vodka blanche et russe. Je conseille la « Stolichnaya ».
*****Pour les jeunes générations qui ne savent pas ce qu’est le pas de l’oie, qu’elles regardent les documents sur les défilés militaires à Nuremberg des années 1933 à 44.
******Tout en dégustant et savourant et puisqu’il est question de « Mémoire », avoir une pensée pour ces six millions de personnes disparues en cendres et fumées pour avoir simplement pratiqué et apprécié cette recette ou quelques autres comme la carpe farcie, le caviar d’aubergine ou le strudel aux pommes….

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©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2009
La rédaction