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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Samedi 22 septembre 2018

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Cènes d'auteur
Emmanuelle Destremau

Chaque mois, un auteur nous livre
une recette culinaire...

Gigot et patates au sarasson
selon Emmanuelle Destremau

Emmanuelle Destremau est auteur, comédienne et chanteuse




Temps total : entre 2 et 6 heures (c’est selon)

Ingrédients :

1 gros gigot d’agneau (ou 2)
5 kg de patates de votre champ
2 gros pots de sarasson ou de fromage blanc faisselle
5 oignons frais ou échalotes du jardin huile d’olive, sel, poivre, persil, ciboulette, estragon, feuilles de fenouil du jardin
un filet de jus de citron
5 grosses betteraves crues et une belle batavia du jardin
un merle blanc
la rosée du matin

Préparation :

1.

Cuisine.
CHARLIE coupe des pommes de terre en 2 dans le sens de la longueur.
Miquette arrive en chemise de nuit.

MIQUETTE - Tu commences à cette heure-ci ?
CHARLIE – Ils arrivent à onze heures
MIQUETTE – il est 6 heures du matin Charlie tu ne vas pas commencer les pommes de terre
à 6 heures du matin tu as pris ton petit-déjeuner ?
CHARLIE – Mais oui !
MIQUETTE – Et tes pilules ?
CHARLIE – Mais oui !
MIQUETTE – Si tu fais les pommes de terre maintenant elles seront froides et il faudra les
réchauffer ça va être épouvantablement compliqué !
CHARLIE – Le soir tu les poses au milieu de la table,
Je risque pas d’oublier
MIQUETTE – Il faut les faire juste avant et lancer le gigot pendant l’apéritif mon Charlie sinon
elles s’assèchent tu sais bien
CHARLIE – Le soir tu les poses au milieu de la table
Comme si j’étais un demeuré
MIQUETTE – Je déteste quand les pommes de terre en robe de chambre s’assèchent ça
perd tout le moelleux autant ne pas faire de pommes de terre en robe de chambre dans ces
cas-là
CHARLIE – Ecoute Miquette j’ai toujours fait ça non ?
Les patates avant le gigot non ?
Le gigot au dernier moment, non ?
Pourquoi tu me retournes la tête ?
Je les coupe en deux ça prend déjà un bon 30 minutes avec la quantité qu’il y a,
déjà un bon 30 minutes et ensuite il faut faire 2 fournées avec la quantité qu’il y a,
4 grilles peut-être 5 avec la quantité,
y’a quasiment 5 kilos Miquette, 5 kilos
Miquette.
Silence. Il découpe. Elle sort.


2.

Il découpe.
Miquette arrive en robe de chambre.

MIQUETTE – Toi tu n’es jamais à l’heure tu es toujours en avance tellement en avance que
tu crois avoir raté le train précédent
CHARLIE – Gnagnagna gnagnagna
MIQUETTE – En avance d’une heure et avec un ulcère en plus mon Charlie tu vas te
retrouver en avance sur ta mort tu vas voir !
CHARLIE – Ça te plairait bien hein ?
MIQUETTE – Je sors deux pots de sarasson ou un ?
CHARLIE – Ils mangent comme des prisonniers de guerre,
ils mangent comme des otages décharnés,
des bagnards affamés,
(elle rit)
à croire qu’ils ont déjà manqué de quoi que ce soit dans leur vie,
à chaque fois qu’ils viennent j’ai peur qu’ils crèvent de faim à ma table,
la gueule ouverte dans le plat à gratin !
MIQUETTE – On a manqué à une époque ils étaient gosses ils ne s’en souviennent pas
mais ils ont manqué eux aussi t’as oublié ? Ah on a changé de standing et ça a duré ça a
duré Charlie tu n’as jamais plus travaillé comme avant…
CHARLIE – Tu vas recommencer ?
MIQUETTE – C’est normal qu’ils soient toujours voraces ils essaient de… de nous soigner
de notre culpabilité.
CHARLIE – Toi et ta psychologie !
Des enfants gâtés et c’est tout !
Et moi j’ai toujours peur qu’ils manquent,
qu’ils n’en aient pas assez,
qu’ils sortent d’ici avec l’estomac noué
qu’ils sortent d’ici en ayant faim nom d’un pétard !
MIQUETTE –Tu veux que je fasse tes oignons ?
CHARLIE – Mais non…
Monte moi la radio
Elle monte la radio, la formule 1.
MIQUETTE – Je bois un thé je te fais tes oignons et tu finiras ton sarasson tout seul il faut
que je prenne un bain
CHARLIE – Tu mettras le couvert avant,
ils vont arriver et tu seras encore en peignoir !
MIQUETTE – Tu n’aurais pas vu mes lunettes ?
CHARLIE – Avant de monter, va me chercher
de la ciboulette, du thym, du persil tu veux bien ?
MIQUETTE – Je prends de la sauge pour le gigot ?
CHARLIE – Mais non pas de la sauge, du laurier !
MIQUETTE – Oh non Charlie de la sauge tu ne te souviens pas je l’avais fait à la sauge la
dernière fois c’était divin.
CHARLIE - Miquette, toi tu fais peut-être ton gigot à la sauge
quand par hasard tu t’aventures à faire un gigot,
tu as aussi réussi à me faire
un curry de poisson sans curry,
une terrine de lapin orange et menthe,
un bourguignon au pastis,
une blanquette à la courgette.
Moi je fais le gigot au laurier,
c’est comme ça depuis 60 ans.
Miquette,
va me les chercher, s’il te plaît
Elle sort.
CHARLIE - Et les feuilles de fenouil…
MIQUETTE !


3.

CHARLIE – A la sauge, pfff…
Il se brûle.
Aïe nom d’un pétard ! …Cette foutue grille…
35 demi patates par grille…
70 patates en 2 fournées…
Divisé par 12… 6 x 12 mouais…
Un peu moins de 6 par personne nom d’un pétard,
c’est pas assez, ça va pas être assez nom d’un pétard…
Ah !
Il s’assoit.
Nom de dieu ! Nom de dieu ! Nom de dieu !
Il respire bruyamment, touche sa tête, se sent mal, murmure.
Miquette… Miquette…
Maladroitement il essaie de verser les deux pots de sarasson dans une grande terrine.
Il racle avec une cuiller. Il vacille.
Lentement il saisit la bouteille d’huile d’olive et la verse dans la terrine, une bonne quantité.
Il respire péniblement. Il repose la bouteille et reste un long moment immobile.
Puis il se reprend peu à peu. Se donne quelques petites tapes sur les joues.
Le son de la radio revient à nos oreilles et on se rend compte qu’il avait disparu.

Nom de dieu… Nom de dieu…
Alors, les oignons, Miquette, MIQUETTE !
Qu’est-ce que tu fais ? Et mes herbes ?
Alors, alors, gros sel, poivre, le moulin…
Il cherche le moulin.
Nom d’un pétard !
Il fait tomber un verre.
Sacré nom de…
Miquette !
Il commence à couper les oignons. Il se calme.


4.

Elle arrive toute légère.
CHARLIE – Qu’est-ce que tu fabriquais ?
MIQUETTE – Tiens tes herbes oh la la la rosée a fait une nappe de lumière au ras du sol une sorte de gris perlé splendide et les mésanges se régalent que c’est beau ! J’ai vu les lapins ils ont filé comme des mécréants mais tu peux dire au revoir à tes choux ils les ont complètement bouffés ben tu coupes les oignons je t’ai dit que j’allais le faire !
CHARLIE – T’en a mis un temps !
MIQUETTE - J’ai fait quelques croquis tu n’aurais pas vu mes lunettes j’ai dû les laisser
dehors oh que ça m’énerve !
Elle sort.
CHARLIE – J’AI DIT DU LAURIER PAS DE LA SAUGE !
Il coupe les herbes et les répand dans la terrine. Puis commence à mélanger.
Téléphone.

CHARLIE – VAS-Y J’AI LES MAINS PLEINES DE FROMAGE !
D’une voix lasse.
CHARLIE – Miquette…


5.

Elle revient en trombe.
MIQUETTE – Clara et Frank sont en retard ils disent de commencer à manger sans eux
CHARLIE – Comptez-pas sur moi on les attend !
MIQUETTE – Charlie ils ont été coincés dans les bouchons ils nous rattraperont !
CHARLIE – Comme par hasard.
MIQUETTE – Quoi comme par hasard ?
CHARLIE – Comme par hasard
Qui est en retard ?
MIQUETTE – Ils sont plus loin ils ont beaucoup de route sois pas bourricot.
Elle se met à couper les oignons. Elle rit.
MIQUETTE – Il vaut mieux que ce soit moi qui pleure comme ça on garde nos petites
habitudes
CHARLIE – C’est malin ça !
N’empêche que ça fait un sacré bout de temps que je ne t’ai pas vue pleurer
MIQUETTE – Oui
CHARLIE – Hein ?
Silence.
MIQUETTE – C’est drôle
CHARLIE – Quoi ?
MIQUETTE – Non rien
CHARLIE – Quoi rien ?
MIQUETTE – Non non rien
CHARLIE – Quoi non non ? Ben vas-y, dis !
Tu dis C’est drôle et après tu dis Non rien, tu fais toujours ça !
Tu dis C’est drôle, C’est ceci, C’est cela, C’est quelque chose et après tu dis
Non rien nom d’un pétard,
tu te rends compte que tu fais toujours ça ?
MIQUETTE – Ce que tu as dit c’est drôle depuis combien de temps est-ce que je n’ai pas pleuré devant toi c’est vrai je ne sais même pas depuis combien de temps même quand je cherche dans ma tête ça me semble un temps si lointain un temps tellement au fond dans le fond d’un tonneau tout noir qu’on se demande même s’il a existé et là je vais pleurer devant toi là je vais à nouveau pleurer devant toi à cause des oignons
CHARLIE – Bien sûr qu’il a existé
Miquette,
évidemment qu’il a existé
MIQUETTE – Oh mon Charlie…
Elle pleure.
MIQUETTE – J’ai fait un joli croquis du merle blanc tu sais celui qui vient faire sa cour au
dessus de notre fenêtre je l’aime bien je te le montrerai
CHARLIE – Oui
Elle pleure toujours.
MIQUETTE – C’est vrai que je ne pleure presque plus jamais comme si tout l’intérieur de mon corps s’était désertifié tu vois quelques fois je me force à boire de l’eau beaucoup d’eau mais rien ne sort ça disparaît aussitôt dans mes crevasses ça s’évapore dans mon atmosphère jusqu’au néant de temps en temps seulement je me regarde dans mon miroir il y a sa photo dans le coin et tout d’un coup je la vois je la vois devant moi comme si c’était hier avec ses bouclettes et ses 7 ans pleins de joie elle me regarde et c’est moi que je vois alors une larme une petite larme sillonne difficilement les reliefs usés de ma joue et voilà… 3 oignons et c’est le déluge…
Silence
Et ce qui m’étonne toujours et encore c’est que tu n’en aies jamais parlé que tu n’aies jamais eu besoin d’en parler que tu n’en parleras jamais ça m’étonne je ne comprends pas.
Silence.
MIQUETTE – Tu le mets dans combien de temps ton gigot ?
CHARLIE – Trois quart d’heure, je vais faire les betteraves pour l’entrée, tu les as vues ?
Comme elles sont énormes ?
C’est les plus grosses qu’on n’ait jamais récoltées.
Elles sont énormes nom d’un pétard.
MIQUETTE – Ça va ? Tu es tout pâle, tu veux aller t’étendre un peu ?
CHARLIE – Pas du tout ça va très bien.
MIQUETTE – Tu as cassé un verre ?
CHARLIE – C’est l’chien
MIQUETTE – Tu as vu mes lunettes ? Elles sont peut-être dans le frigidaire.
Elle ouvre le frigidaire.
MIQUETTE – Ah oui les voilà tiens je te donne la salade que j’ai cueillie hier je vais me tremper dans un bain il faut quand même que je ressemble à quelque chose là on dirait n’importe quoi
CHARLIE – Tu es très bien comme ça
MIQUETTE – N’oublie pas d’arrêter les pommes de terre tu veux qu’on mette un
minuteur une demi-heure par grille et…
CHARLIE – Oh tu m’agaces !
Je sais bien quand même…
MIQUETTE – Et… Ah oui… Hervé… Je ne t’ai pas dit, Hervé… Il ne vient pas il a appelé il ne vient pas… On sera 11 en fait je viens de me rendre compte que je ne te l’avais pas dit je crois que je ne voulais pas que tu t’énerves mon chéri… Il ne veut pas venir en ce moment parce que tu sais pourquoi il n’a pas encore digéré notre discussion hein c’est pas grave ça lui passera
CHARLIE – Tu lui passes tout de toutes façons
et lui il ne veut rien savoir,
il ne veut rien avoir à faire avec nous c’est ça la vérité,
il voudrait même qu’on n’en ait rien à foutre
de lui et de toutes les conneries qu’il peut faire !
Et ben merde !
Il tape du poing.
Tant que je serai vivant je lui dirai c’que j’pense,
que ça lui plaise ou non
et tant pis pour lui s’il ne veut plus de mon gigot !
Le jour où je s’rai plus là pour en faire, ça lui manquera, tiens !
MIQUETTE – Tu ne le comprends pas laisse-le c’que tu peux être veau parfois j’ai fini les oignons je les mets dedans bon je monte essaie de te calmer tu as tâché ta chemise je t’avais dit de ne pas mettre ton costume dès le matin tu ne m’écoutes jamais…
CHARLIE – J’ai mis un tablier
MIQUETTE - Qu’est-ce qu’il reste à faire le sarasson est fini les patates enfourner le gigot et arroser l’entrée tu y es oh la la la betterave ça ne part pas Charlie quand même tu aurais pu faire attention franchement elle est toute foutue cette chemise le vin c’est Franck ? Bon…Je monte alors…
CHARLIE – Miquette
MIQUETTE – Oui ?
CHARLIE – T’es belle ma Miquette
MIQUETTE – Charlie…
Elle goûte le sarasson.
MIQUETTE – Manque de poivre, non ?
CHARLIE – Pas trouvé l’moulin
MIQUETTE – Ah ! Je crois que… J’l’ai vu dans la salle de bain… Je te le descends
Elle sort.
CHARLIE – Et le fenouil pour les betteraves,
MIQUETTE !

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