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Marc-Antoine Cyr est auteur dramatique
Préparation :
D’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours écrit sur la table de la cuisine. Et à la main toujours. Le stylo en ustensile.
Avant cela - avant d’écrire – je me tenais plutôt en dessous. Sous la table. À observer les gens taper du pied se chamailler parler la bouche pleine se taire et pourtant se dire tout. Là-haut n’était donc pas un lieu sûr.
Grandissant j’ai passé des heures à table. Mastiquant lentement. À l’écoute. Ne digérant rien. Les silences entre les coups de fourchette. La latence. La famille est un creuset de drames. J’apprenais à écrire sans le savoir encore. J’apprenais le théâtre. De l’entrée-prologue au dessert cathartique. La cène : le plat de résistance de toutes les scènes que je me jouerais plus tard.
Cent fois sur la table remettez votre ouvrage.
Maintenant ma table de cuisine est un perpétuel foutoir : livres cahiers mac plumes et calepins. Ratures et recommencements. À chaque repas pousser les papiers trouver où poser les assiettes. Et pourtant c’est tout pareil. Souper ou écrivaille ça continue. Sur la table je mords je goûte j’assaisonne. Je cherche le temps d’ingurgiter et de répondre. Manie le sucre et l’épice. Triture ma langue et mon ventre.
Le bureau de l’écrivain est un sanctuaire dit-on. Comment y écrire alors ? Comment jurer et détrôner les rois sur ces tables-là ?
Je préfère ma table et ma bectance dramatique. Je me tiens là j’écoute. J’ouvre la bouche et la table se remplit de sang. Écrire bruyant salissant odorant goûtu dégoulinant.
Chaque repas un massacre. Chaque pièce un drame.
N’entendez-vous rien se jouer entre les plats ?
Quand j’entends dire « à table ! » me prend une crainte au creux du bide. Et aussi un peu – oh juste un peu – de jubilation. Il y aura du sang et des restes d’os et des peaux mortes et des giclées.
Drame !
Après viendront la jouissance et les bouches remplies et les ventres ronds et les « ah » repus et l’envie d’aller tuer et mourir une prochaine fois.
Comme au théâtre. Nappe rideau rouge.
Ça se passe à l’heure où l’on mange. À table, évidemment.
Le poète est assis au centre. Il s’appelle Émile Nelligan. Le pauvre il est un peu fou.
Ingrédients :
De ce côté son père David (prononcer à l’anglaise).
De ce côté sa mère Émilie.
Quelque part une horloge qui rappelle l’échéance.
ÉMILE — Faisons comme ça. Oui. J'ai faim. Assiette réelle fourchette réelle. Serviette. Mmh. Parfait.
ÉMILIE — Tu vas bien Émile ?
ÉMILE — Souper. Oui. Faim. Mmh. Parfait.
DAVID — You're getting on my nerves son.
ÉMILIE — Mon garçon.
ÉMILE — Tout va bien. Parlons pour ne rien dire. Normal.
DAVID — My son.
ÉMILIE — David please. Alors Émile. On peut commencer ?
Mouvements. Passage des plats.
Tic tac tic tac.
ÉMILIE — Comment s'est passé ton dernier voyage David ?
DAVID — Le train n'était pas à l'heure.
ÉMILIE — Ah bon ?
DAVID — De grands nuages noirs sont passés au-dessus de Trois-Pistoles.
ÉMILIE — Déjà l'automne. Un autre automne.
DAVID — Mais finalement rien. No rain at all.
ÉMILIE — Cet après-midi je me suis arrêtée et j'ai regardé les feuilles tomber. Je ne sais pas pourquoi ça me donne toujours envie de pleurer.
DAVID — Pas de pluie.
ÉMILIE — Prendrais-tu quelques pommes de terre Émile ?
ÉMILE — Oui Maman. Merci Maman. Mmh.
ÉMILIE — David ? Pommes de terre ?
DAVID — Il n'a pas plu finalement.
ÉMILIE — Est-ce que c'est suffisamment salé ?
DAVID — Et l'École my son ? Rien à dire ?
ÉMILIE — Qu'as-tu à nous dire ce soir Émile ? Tu ne racontes rien ?
ÉMILE — Je devrais ? Il faudrait ?
ÉMILIE — Non. Peut-être ?
ÉMILE — Je ne sais pas comment faire.
ÉMILIE — Ça ne fait rien.
Tic tac tic tac.
DAVID — Are you all right Émile ?
ÉMILIE — Encore un peu de soupe Émile ?
DAVID — Ça manque de sel.
ÉMILE — Sel! Oui. Du sel réel.
ÉMILIE — Voilà quinze jours que tu ne m'as rien fait lire. À quoi travailles-tu Émile en ce moment ?
David ricane.
ÉMILE — À rester ici.
ÉMILIE — Quel joli thème.
ÉMILE — C'est difficile à faire.
DAVID — I am tired of that you know.
Tic tac tic tac.
DAVID — Ça manque de sel.
ÉMILIE — Les feuilles qui tombent.
DAVID — Les trains.
ÉMILIE — Toujours envie de pleurer.
DAVID — Jamais à l'heure.
ÉMILE — Vous ne l'entendez pas vous ?
ÉMILIE — Entendre quoi Émile ?
ÉMILE — La marée qui monte.
Tic tac tic tac.
ÉMILIE — Il faut manger les haricots. Tous les haricots.
DAVID — De grands nuages noirs. Mais pas de pluie.
ÉMILIE — Encore l'automne.
DAVID — Et l'École my son ?
ÉMILIE — Et ton voyage David ?
DAVID — Les trains.
ÉMILIE — Les feuilles.
DAVID — Des haricots.
ÉMILIE — Quelqu'un prendra-t-il du dessert ?
Tic tac tic tac.
ÉMILIE — Émile ? David ?
DAVID — Well.
Tic tac tic tac.
ÉMILE — Ça y est. Ça y est. Ça y est. Ça se remplit c'est la marée qui monte qui monte c'est la cacophonie hurlante le bruit insupportable. Ça recommence les mots s'enlignent dans mes chairs il faut que je trouve quelque chose de sonore quelque chose que l'on comprenne.
ÉMILIE — Émile ? Dessert ?
ÉMILE — J'entends les choses vides je les sens bouger comment vous faites pour respirer ? Je voudrais rester mais j'étouffe j'étouffe par mes yeux par ma bouche par ma peau. Parlez encore dites des choses qui sont tranquilles.
ÉMILIE — Pas de dessert alors. Bon.
DAVID — I am tired.
ÉMILE — Les formes qui passent et qui nous grugent. Les formes dans le silence.
ÉMILIE — Je vais peut-être me coucher tôt ce soir.
DAVID — Demain je prends un autre train.
ÉMILIE — Les feuilles tombent encore.
DAVID — So much work every day.
ÉMILIE — Après l'automne un autre hiver et ainsi de suite.
ÉMILE — Trop de silence m'avale. Pourquoi la marée revient toujours ? Maman si les mots qui martèlent ma tête ont du sens pour toi enlève-les enlève-les est-ce qu'il faut que je dévore tes yeux pour que tu me regardes ?
ÉMILIE — Et toi Émile tu ne dis rien ? Tu es tranquille. Ça ne fait rien.
ÉMILE — Dis-moi le sens de ma présence. Je voudrais être capable de dire oui quand on dit mon nom.
ÉMILIE — On est bien quand on est tranquille.
ÉMILE — Pourquoi tu ne m'as pas appris dis-moi comment faire non garde-moi près de toi que la vie ne soit jamais autre chose que d'être blotti en toi pas autre chose donne-moi ton regard donne-moi l'eau de tes yeux cette eau-là ne me noiera pas tu me ressembles la marée des rêves noirs monte encore attrape-moi ramène-moi au bord Maman.
ÉMILIE — Un autre automne mon Dieu est-ce que je serais déjà vieille ?
ÉMILE — Rentrer mes cris par en dedans retourner dans ton ventre je ne veux pas être poussé dans les vagues noires je veux pas que ça recommence.
ÉMILIE — Quelle belle soirée. Que tout est calme.
ÉMILE — Comme je crie en ce moment tu peux pas ne pas entendre attrape-moi attrape-moi je vais m'enfoncer loin.
DAVID — Émilie.
ÉMILE — Le silence s'agrandit je hurle entends-tu mes derniers soupirs ? Après ça commence le naufrage ça recommence pour toujours.
ÉMILIE — Et si je jouais un peu de piano pour vous ce soir ?
Tic tac tic tac.
ÉMILE — Maman.
ÉMILIE — Hum ?
ÉMILE — Il n’y a plus d'encre. Il faut en acheter.
ÉMILIE — D'accord Émile. D'accord. Émile.
Tic tac tic tac.
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