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Revue mensuelle des écritures théâtrales

Lundi 16 juillet 2018

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Au fil de la plume
Dominique Probst

Chaque mois, un auteur nous dévoile
quelques pages manuscrites au fil de sa plume...

Dominique Probst

Dominique Probst est Compositeur

Eugène Ionesco et Dominique Probst en 1988

Le compositeur Dominique PROBST retrace sa rencontre avec Eugène IONESCO
et la genèse de leur opéra MAXIMILIEN KOLBE repris récemment avec succès pour deux représentations exceptionnelles à l’occasion du centenaire de la naissance du grand écrivain et également réédité en CD chez Intégral Classic




Ma première rencontre avec Eugène Ionesco remonte au début de l’année 1981. Bernard Lefort, alors Administrateur Général du Théâtre National de l’Opéra de Paris, m’avait commandé, sur le conseil de mon maître Henri Dutilleux, une œuvre lyrique. Comme je cherchais un sujet à traiter, une histoire que mon père m’avait racontée lorsque j’étais enfant me revint alors subitement à l’esprit : celle de Maximilien Kolbe, franciscain polonais déporté au camp d’Auschwitz qui, en août 1941, offrit volontairement sa vie pour sauver celle d’un père de famille condamné à mourir de soif et de faim avec neuf autres otages à la suite de l’évasion d’un prisonnier.

Mais il me fallait pour cela trouver un « librettiste » sensibilisé par un tel propos. Je m’en ouvris au Révérend Père Carré de l’Académie Française, grand ami de ma famille, qui me proposa de rencontrer Ionesco dont il connaissait la fascination toute particulière à l’égard de Kolbe au point de vouloir à l’époque lui consacrer l’écriture d’une pièce de théâtre*. Ionesco me reçu chez lui à Montparnasse et accepta aussitôt avec une grande gentillesse d’écrire le livret de mon opéra : quelle n’était pas ma joie à l’idée de travailler aux côtés d’un des plus grands écrivains de notre temps, ne pouvant oublier combien sa pièce La Soif et la Faim créée en 1966 à la Comédie-Française avait marqué mon adolescence !

Au départ, dans le cahier des charges de notre projet, il s’agissait d’une sorte de mini opéra d’une trentaine de minutes environ destiné à trois chanteurs et un petit groupe d’instrumentistes au nombre de sept (petite flûte, trompette, contrebasson, piano, orgue et deux percussions) auquel je décidai d’adjoindre un chœur d’enfants et la présence de quelques comparses. Eugène Ionesco et moi nous rencontrâmes à plusieurs reprises chez lui pour des séances de travail et il me mit tout de suite à l’aise me disant d’emblée que, si au théâtre la musique doit servir le texte, à l’opéra, par contre, c’est la parole qui doit se plier aux exigences de la musique… Belle leçon d’humilité de la part d’un tel homme !

Au mois de juin 1981 il me remit la première partie de son texte (feuillets 1, 2, 3, 4 et 5) qui traite l’évasion du prisonnier, le choix des dix otages par le chef du camp nazi, l’effondrement du père de famille et l’avancée de Maximilien Kolbe se proposant de prendre sa place pour le sauver. Je commençai à composer cet été là. Puis au début de l’année 1982 il me confia la partie finale (feuillets 6, 7 et 8) où nous sommes quinze jours plus tard dans la cellule : tous les prisonniers sont morts de faim les uns après les autres. Maximilien, resté le dernier, chante son air final et on l’achève en lui faisant au bras une piqûre de phénol. Pour cette partie précise du texte, Ionesco m’avoua avoir eu quelques difficultés à faire parler un prêtre. Aussi me remit-il trois esquisses sensiblement différentes mais complémentaires, me donnant la liberté de les assembler comme bon me semblerait en fonction de la construction musicale, ce que je fis respectant le plus scrupuleusement possible ses paroles. Une fois mon travail achevé, je déposai ma partition à l’Opéra de Paris qui honora sa commande mais ne donna malheureusement jamais suite à notre projet pour cause de changements d’administrateurs. Cela contrariait profondément Ionesco qui écrivait « un directeur d’opéra nous fît un contrat. Les successeurs de ce directeur n’y donnèrent pas suite. Parler de saints et de la Divinité n’était vraisemblablement pas de leur goût… »**.

Or, plus le temps avançait et plus il m’apparaissait comme une évidence qu’il nous fallait compléter notre ouvrage, le développant en son milieu, « en son cœur ». Fin 1987, l’Italie nous tendit les bras en la personne de Mario Guaraldi, conseiller artistique du « Meeting Per l’Amicizia Fra I Popoli », nous proposant de créer là-bas notre opéra l’été suivant. Une bonne étoile veillait donc sur nous ! Avec l’aide de Mario Guaraldi je réussis à convaincre Eugène de m’écrire la partie centrale de texte dont je ressentais si fort la nécessité. C'est-à-dire, ces premiers moments où Maximilien et les neuf otages se retrouvent enfermés dans le bunker de la mort en une sorte - pardon, cher Eugène, pour cette connotation sartrienne bien involontaire (!) - de huis clos infernal. A partir de là, il imagina un personnage - Pouchovski, le neuvième prisonnier - hurlant son désespoir et celui de toute la race humaine à la face du père Kolbe qui lui répond de façon bouleversante. Trois pages admirables***. Peut-être les plus ionesciennes du livret auxquelles, toujours avec son accord, je décidai d’ajouter un chœur d’hommes (représentant les huit autres prisonniers) qui, à la fin de cette partie nouvelle chanteraient sur la très belle prière que l’on attribue volontiers à Saint François d’Assise : « Là où est la haine, que je mette l’Amour… ».

Ainsi, après sept années de gestation, l’opéra était terminé et avait enfin trouvé sa forme définitive en trois parties, pour une durée totale d’une heure. Depuis notre première rencontre et au fil de toutes ces années, des liens d’amitié s’étaient noués entre nous. La première mondiale italienne et la création française eurent lieu en sa présence, respectivement à Rimini le 20 août 1988 sous la direction de Gianfranco Rivoli (devant plus de 7000 spectateurs) puis - et ce grâce à Pierre Host**** - à la Cathédrale d’Arras le 7 octobre 1989 sous la direction d’Olivier Holt. Ionesco semblait ému et très heureux de ces représentations qui reçurent un accueil enthousiaste du public dans une mise en scène de Tadeusz Bradecki*****, une scénographie de Jan Polewka et avec pour interprètes : Andréa Snarski (Maximilien Kolbe), Paul Gérimon (le chef de camp), Pierre Danais (le prisonnier Pouchovski) et Vincenzo Sanso (le père de famille). Un film tourné par FR3 Nord-Pas-de-Calais / Picardie dans une réalisation de Philippe Masson******, ainsi qu’un enregistrement sur disque compact récompensé par l’Académie Nationale du Disque Lyrique******* en témoignent.

Maximilien Kolbe a ensuite été représenté en Pologne à l’Opéra Slaska de Bitom (avril 1990), en Autriche au Stadttheater de Klagenfurt (mai 1990) et en Sicile à l’Amphithéâtre de Carini sous l’égide du Teatro Massimo de Palerme et du Centro Kolbe (août 1991).

Ionesco, qui s’est éteint en 1994, tenait particulièrement à ce qu’il soit joué à Paris. Nous nous en rapprochons puisque l’opéra vient d’être redonné avec succès les 28 et 29 novembre derniers dans la toute nouvelle Salle Ravel de Levallois à l’occasion du centenaire de sa naissance. Souhaitons qu’un jour son vœu se réalise pleinement et qu’il soit ainsi donné au plus grand nombre de découvrir - à travers ce livret inédit d’opéra aux échos si intenses - sa dernière œuvre dramatique.


Cher Eugène, Comme vous nous manquez ! Vous êtes entré dans la Lumière étincelante de ce cosmos qui vous questionnait tant que vous n’avez eu cesse, vous-même, de le questionner tout au long de votre vie et de votre œuvre. De là-haut, s’il vous plaît, éclairez-nous un peu de cette Lumière dont nous avons tous tellement besoin…



Dominique PROBST


Notes :
* - La pièce ne verra jamais le jour et Maximilien Kolbe sera son unique livret (inédit) d’opéra.
** - In « Je voulais témoigner malgré tout » (texte de Ionesco pour le programme de la création mondiale à Rimini)
*** - Très proches par certains passages de son dernier livre La quête intermittente (Gallimard, 1987)
**** - Alors Secrétaire Général de l’ASSECARM Nord-Pas-de-Calais, Délégué Régional à la Musique et à la Danse au Ministère de la Culture avant de devenir par la suite Directeur Général de « Domaine Musiques » Région Nord-Pas-de-Calais.
***** - Supervisée par le cinéaste Krysztof Zanussi.
****** - Diffusé à la télévision le 9 novembre 1989 (archive de l’INA).
******* - Orphée d’Or 1991 / Prix Massenet de la meilleure initiative honorant un compositeur français (Cybélia). CD réédité en 2009 chez Intégral Classic Réf. : Int. 221.232 / www.integralclassic.com

 

Premier extrait manuscrit de Maximilien Kolbe

Il s’agit là du tout début de l’opéra.
Ma partition s’ouvre par un solo de trompette mezzo forte tournant en « ostinato » autour de la note « ut » (do).Cette phrase - qui au premier abord pourrait sembler de facture militaire notamment à cause du choix de l’instrument - s’apparente davantage pour moi à une sorte d’appel mystique à travers lequel Maximilien va être touché par la grâce au point d’offrir sa vie en sacrifice pour sauver celle de ce père de famille condamné à mourir de soif et de faim par le chef de camp nazi avec neuf autres otages à la suite de l’évasion d’un des autres déportés.

 


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Deuxième extrait manuscrit de Maximilien Kolbe

Nous sommes au commencement de la deuxième partie de l’opéra.
On vient d’entendre la plainte chantée quasi - bouche fermée par huit des prisonniers-otages (choristes) et soudain- le neuvième- Pouchovski (un des quatre chanteurs solistes) se révolte et commence petit à petit à provoquer Maximilien :

POUCHOVSKI
Tout ce que je connais de l’histoire du monde est long, affreux, affreusement long. Depuis des milliers et des dizaines de milliers d’années, c’est la guerre : désastres contre désastres, la terre qui n’est pas sûre parce qu’elle tremble et se fend. Tous les animaux sont naturellement armés pour tuer les autres animaux : crocs, griffes, ongles acérés, poignards naturels. Les plantes peuvent étouffer d’autres plantes et le massacre est universel dans les cieux, sur terre, entre les hommes et entre les bêtes. D’innombrables races ont été exterminées, nous sommes nous aussi une race vouée à l’extermination…

 

Troisième extrait manuscrit de Maximilien Kolbe

La troisième et dernière partie de l’opéra touche maintenant à sa fin.
Tous les prisonniers (dont Pouchovski) sont morts et Maximilien, à bout de forces, est le seul encore en vie au milieu d’eux. Entre alors le chef de camp accompagné d’un médecin et du père de famille :

LE CHEF DE CAMP
(au père de famille, bousculant les corps des prisonniers)
Sont-ils tous morts ?
LE PERE DE FAMILLE
(montrant Maximilien)
Non celui-là ne l’est pas.
LE CHEF DE CAMP
(au médecin)
Ce salaud de curé ! Pique-le tout de suite au phénol, qu’il crève ! Vous me débarrasserez le bunker de tous ces cadavres, vite, il nous faut de la place pour d’autres canailles.
(Il sort)

Ces mots, parmi les derniers de l’opéra, ont été écrits par Ionesco un jour de 1982 alors que nous travaillions ensemble dans son appartement du boulevard Montparnasse. Je me souviens avec précision de ce moment, lui assis dans un fauteuil du salon et moi à ses pieds en train de lui expliquer certaines contraintes que nous devions respecter par rapport au cahier des charges de notre projet. C’est l’unique fragment manuscrit de lui que je possède, tous les autres feuillets du livret qu’il me remettra à l’époque étant dactylographiés. Aussi m’a t-il paru émouvant de le présenter ici en parallèle avec la musique qui lui correspond.

 


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La rédaction